Instant de vie chez les Bouchard

Instant de vie chez les Bouchard
Claude Mattheau, 2014

mercredi 14 mars 2018

Altitude zéro




Récemment, j’ai rencontré  un vieux professeur de philo, devenu mon ami alors que j’étais son élève. Il me vouvoie tellement nos âges sont éloignés.


-Vous voulez que je vous raconte me demande-t-il, comment un jour, je me suis retrouvé à manger par terre avec deux de mes invités ?

Je n’eus pas le temps de répondre qu’il avait commencé son récit. Prof de philo, un jour, prof de philo, toujours!


« Nous étions assis autour d’une table. Notre hôte était une aubergiste qui n’avait ce soir-là que nous pour clients. Le temps était maussade et il pleuvait beaucoup depuis quelques jours. La conversation était agréable et chassait l’humidité ambiante. 

 Jusqu’au moment où l’un de mes invités prétendit qu’il ne comprenait pas  que des gens puissent vivre de l’assurance-chômage. Nous n’y connaissions rien, ne l’ayant jamais vécu mais nous pensions savoir quelles étaient les solutions…


C’est alors que le sourire de notre hôtesse s’est envolé.  Même si elle restait polie, j’ai senti, juste à la voir marcher de la cuisine à la salle à dîner toute l’amertume qui l’habitait.  Son embarras était visible jusque dans sa hâte de nous servir. Comme si elle avait voulu  vite se débarrasser de nous et se défaire de notre présence et des propos qui  l’avaient choquée.


Puis elle revint de la cuisine, mais cette fois-ci sa démarche était plus assurée. En fait, elle fonçait littéralement sur la table. Elle s’appuya de tout son poids sur  ses deux mains qu’elle avait déposées  contre la table, se tenant penchée derrière  la seule chaise inoccupée. Je sentais qu’il se passerait quelque chose et ce quelque chose ne me disait rien de bon.


Elle enleva de nos assiettes, le crabe.
« Ça c’est pour les pêcheurs », maugréa-t-elle.


Elle retira ensuite l’assiette de petites gâteries aux fruits qu’elle avait déposée  au centre de la table en disant : «  Pour les cueilleurs! »


Elle déchira devant nous nos billets d’excursion aux baleines.
« Ça, c’est pour les guides touristiques et les capitaines ! »


Elle tira sur la table et lança :
«  Et voilà, pour les reboiseurs ! »


Puis, elle nous invita à quitter nos sièges  en cordes tressées. Poussa les chaises dans un coin et s’exclama : « Et voilà pour les artisans! »


Elle nous avisa de nous asseoir par terre et quand elle revint, elle lança au plancher une boîte de Jos-Louis. « Ceux qui les fabriquent, travaillent à l’année ! »
Ce soir là conclut mon vieux prof, nous couchâmes par terre, dans cette cuisine vide. Et ce, pour la seule raison qu’il pleuvait à ne pas mettre des chiens dehors. Ce fut notre chance.


-Votre chance ?  m’étonnai-je.


-Oui, parce que le Purina Dog Chow est aussi fabriqué toute l’année!   »

mardi 30 janvier 2018

Jos Dufour:Capitaine, oh! mon capitaine !


 Monsieur Jos Dufour que personne n'appelait Joseph , était un homme assez réservé . Il avait au dire des Bergeronnais,  fait le tour du monde. C'était un véritable marin, il avait navigué sur l'Atlantique , le Pacifique , la Mer du Nord, il avait traversé la Manche et remonté  le fleuve jusqu'aux Grands Lacs... Il avait vu tant d'eau qu'à son contact, on ne pouvait pas entamer une conversation  sans être fasciné. Il me semblait qu'il avait vu le monde entier et que sa peau portait le soleil  de tous les horizons. 


La dernière fois où je l'ai rencontré ,il avait 80 ans et naviguait pour rendre service à Lévis Ross sur le Cap Bon-Désir , il étais assisté à la barre par Rosaire Otis et par le frère de celui-ci ,Henri, qui agissait  comme homme de pont. 

Capture d'écran Coll. Pierre Brisson


Aussitôt que je suis entré dans ma cabine avec ma caméra , le capitaine Dufour m'a salué, me demandant si j'avais bien "photographié mes baleine". Il était la gentillesse même. J'avais devant moi 50 ans de navigation. Et je ne compte pas l'expérience de Rosaire et de Henri, sinon il m'aurait fallu refaire mes math de secondaire 3 ! 




J'aime beaucoup ces hommes un peu timides qui ne se livrent que si on leur parle de leur passion. Il y a là, un espace de vérité qui nous réconcilie avec la vie , les conversations étant assez souvent prisonnières de la vanité ... 






Le Soleil,  27 juin 1947







La goélette propriété de Léon Lessard était pilotée par le  capitaine Joseph Dufour qui fut un temps co-propriétaire, selon les propos que rapporte le  journal Le Soleil. Le navire  fut rebaptisé Renaud L. . C'était  une ancienne péniche de l'armée canadienne (Matricule 297) qui  fut rénovée à Lauzon. Le navire  avait quitté Sidney (N.É.)  pour toujours puisque désormais il ferait la navette entre Québec et le village de Bergeronnes. Avec ses 18 pieds de largeur et ses 80 pieds de long, la péniche d'une  capacité de 150 tonnes a été un précieux allié  pour alimenter la région en marchandises diverses. Le moteur diesel permettait une poussée de 6 noeuds.
Inconnu au chapeau ,Jos Dufour, Arthur Marquis, Jean Lessard, dit Ti Jean. et Lorenzo Gauthier sur la Reno.
 Collection Renaud Dufour   





* La goélette porte le nom de Renaud L. et en d'autres textes, il y est inscrit Reno L. ?

À  ce sujet , cette photographie est un témoignage irréfutable : RENO L
Collection Lucien Lessard


Au sujet du nom, Lucien, fils de Léon Lessard, explique que le nom était composé  du prénom du  fils du capitaine Dufour et que la lettre L représentait le nom de Lessard. 


L'Action Catholique , jeudi le 29-03-1956




                      Pour la suite du monde...
Stacy est le petit-fils du capitaine  Jos Dufour , le fils,de Jean-Louis et de Francine Harvey.

dimanche 28 janvier 2018

Cours à domicile à Bergeronnes en 1932-33







L'éducation fut longtemps au centre des préoccupations des Bergeronnais. N'allez pas croire cependant que la chose fut facile. L'éloignement et une relative pauvreté ont été des freins aux efforts des familles pour instruire leurs enfants.

En 1932-1933, Bergeronnes n'offre pas encore l'éducation primaire au couvent. Ce n'est qu'en 1935  que les soeurs du Bon-Conseil pourront offrir des services éducatifs dignes de ce nom et encore, il faudra que le couvent à peine inauguré soit rénové .
De 1938 à 1941, les religieuses doivent se retirer , à leur retour en 1941, 150 enfants sont inscrits de la première à la neuvième année.Ils étaient 81 en 1932. 



Couvent vers 1945



Il faut également souligner que 5  écoles de rang sont fréquentées par les jeunes et ce, depuis le début des années 1900. 


Ces écoles ouvrent et ferment selon les argents disponibles dans la localité. Les cours offerts par l'hebdomadaire LA TERRE DE CHEZ-NOUS sont un véritable trésor dans les circonstances, Et Bergeronnes semble faire bonne figure! Peut-être y identifierez-vous un.e studieux.se ancêtre ?  




Les thèmes abordés vont de la technique des sols à la gestion d'entreprise, de l'entretien du tracteur à la doctrine sociale de l'Église, de la relève agricole à la réforme scolaire au Québec.Les autres thèmes majeurs sont l'économie, la coopération, la gestion, le syndicalisme, la politique et l'éducation.



Les cours à domicile furent publiés régulièrement dans La Terre de Chez Nous, ils  étaient divisés en  24 leçons, à raison d'une leçon par semaine Ces cours  par correspondance étaient gracieusement offerts  aux membres de l'Union Catholique des Cultivateurs et de leur famille .


"Plus de 35,000 diplômes ont été remis à des hommes et à des femmes qui avaient réussi les examens subis deux fois par année, dans l'école du rang ou la sacristie, sous la surveillance du curé, du vicaire ou de l'institutrice."1.



Le père Louis-Marie, cistercien d'Oka et responsable des premiers cours, évoque l'esprit et la pédagogie des cours à domicile. 


 [...] "Nous espérons que les parents, pour encourager à l'étude leurs enfants, surtout durant ces longues soirées d'hiver où il y a peu à faire, ne craindront pas de «s'en mêler». Nous les invitons même à s'inscrire comme élèves réguliers, même s'ils ne savent pas lire. Par les yeux de leurs enfants qui ont fréquenté la petite école, ils pourront suivre ligne par ligne cet enseignement par écrit. Et ainsi suivi à deux ou trois, dans les colonnes du journal, le cours à domicile portera infailliblement des fruits; les enfants répondront en lisant sur le papier, les parents répondront en lisant dans l'expérience de toute leur vie " .


1. Brodeur, Jacques  (1992). Les cours à domicile de l’UCC, 1929-1969 :
un filon inexploré de notre histoire rurale. Études d'histoire
religieuse. Institut agricole de St-Hyacynthe

                                          

mercredi 10 janvier 2018

La correspondante du Soleil, madame Luma Bouchard, fait la nouvelle !

LE SOLEIL  26 avril 1951


Tout un voyage! Digne du film Trains, planes and automobiles 
  
LE SOLEIL , 27 AVRIL ,1951



*Monsieur Luma Bouchard s'est marié à trois reprises:sa première épouse fut  Annette Simard (dit Lombrette) qui décéda au moment d'accoucher de son premier enfant ,lui aussi décédé, sa seconde épouse fut Mathilda Lessard (9 enfants dont 4 sont décédés lors de l'épidémie de grippe espagnole)  et enfin il se maria avec  Marie-Ange Racette. 


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On croit souvent, mais à tort, que l'aventure aéroportuaire s'est terminée aux Grandes-Bergeronnes avec le départ du curé Thibeault en 1948. Même si l'incendie d'un hangar et d'un avion Avro-Hanson non assurées a porté un coup fatal à l'aventure de la Compagnie d'Aviation Charlevoix-Saguenay en 1947, un dernière tentative  fut tentée par d'autres citoyens.En créant la cie Saguenay Air Ways , on tentait de reprendre le chemin perdu et de rallier aux Bergeronnes, le trafic aérien régional. 



-En 1954, la Canadian Pacific Airlines mettait sur son horaire deux envolées quotidienne vers Montréal à partir de Forestville. - 

Le développement d'un aéroport fédéral à Forestville en 1953 et le développement du système routier mit rapidement fin à l'aventure, toutefois la piste de Bergeronnes continua de servir comme centre d'urgence et de plaisance.
Le Devoir 24 octobre 1950

Avis officiel, La Gazette officielle.

samedi 23 décembre 2017

Café.

Terre des Sirois (Bergeronnes)                                Magasin des Tremblay (Forestville)


Si vous êtes de Forestville  ou des environs et que le surnom de Café n’évoque rien en vous , soit vous avez été en hibernation dans les 50 dernières années , soit vous êtes né  au moment où Café commençait à mourir.
  
Mon cousin Michel n’est pas vraiment mort le samedi 16 décembre. C’ est arrivé avant. Et je vous jure que je sais de quoi je parle, ma mère ayant vécu pareil chemin. On parle ici de démence fronto-temporale , pour ma mère on parlait de la maladie d’Alzheimer. La seule et grande différence , ma mère avait 86 ans, le fils de ma tante Rita , 57 ans . 

On ne meurt pas subitement  d’une démence , on meurt par petit bout. Michel est mort à sa profession: il fut un temps où cet entrepreneur pouvait abattre du travail comme deux hommes, et un autre où il ne pouvait même plus faire la différence entre un 2 x 4 et un 2 x 6 .   

Ce grand six pieds , comme le chantait  Claude Gauthier, était aussi un père aimant  . Puis, il ne le fut plus. J’irai même jusqu’à dire que si l’amour filial  ne quitte jamais le coeur où il s’est installé , il vient un jour , où la maladie prend le dessus et écrase ce que nous avons de plus précieux en nous. Ma mère, un  jour ne m’a plus reconnu , mais je savais qu’elle m’ aimait. Pour Michaëlle,  la fille de Michel ,malgré l’amour, ce silence fut lourd.  

Puis Café a cessé d’être un hockeyeur, un partenaire de golf, un frère et un associé pour sa soeur Lyne,  un joueur de tour, un sourire sur la rue de notre quotidien forestvillois... 

Au fait,  pourquoi l’appelait-on Café ? Son énergie héritée des Sirois ?  Son teint foncé hérité des Tremblay ? Quant un surnom nous colle à la peau ,on ne vient à ne plus savoir pourquoi.  Se demande-t-on pourquoi ,une rose est une rose  ? Elle embaume disaient Roméo et Shakespeare ,  et on vit avec. 

Parlant de vivre avec. Café n’était pas un saint . Je l’écrirais que vous ne me croiriez pas !  J’ai entendu plein de choses sur Café, et là, je dois prendre mon courage à deux mains pour tapoter ce bout de texte, parce qu’habituellement il est de rigueur  en ces jours de peine  de faire la lumière sur les qualités du défunt;   en vrac, ça donne: obstineux,  excessif, instable,  ...Certains aimaient son coup de scie, d’autres, non . 

 Comme je partage avec Michel, une bonne part de génétique, je sais qu’il en rirait ! J’ai été comme lui commerçant , et j’ai appris que l’unanimité n’est pas de ce monde.  L’unanimité, c’est plus courant quand on est devenu un tas de cendre ou qu’on repose six pieds sous terre... 

Voilà qui m’autorise à dire que mon cousin Michel était généreux,qu’il était vaillant,(il arrivait à six heures sur un contrat) ,qu’il bégayait (un charme !) ,  qu’il aimait sa petite ville, qu’il respectait son père Maurice  (entre deux obstinations) , qu’il  aimait sa mère Rita (que de repas en sa compagnie)  , qu’il adorait sa fille...bref , dans la balance de la vie, le poids de ses  défauts aurait probablement été en déficit par rapport à la colonne de ses qualités.   

Perdre un être cher est une violence terrible. Et encore une fois, je sais de quoi je parle, mon père,  Ovila , avait à peine 56 ans quand il est décédé. Je revois encore mon oncle Maurice, le frère et  parrain de ma mère venu à l’hôpital de Chicoutimi pour accompagner Madeleine dans son deuil.  Il m’avait dit:” Ton père est mort bien jeune.” J’avais 20 ans, et mon père,   je le trouvais plutôt vieux.  Mais aujourd’hui, à 57 ans,  je sais bien que Café, tout comme mon père, est  mort trop vite.  
     
Mort avant la fin de sa vie.    
 
Amen. 

jeudi 21 décembre 2017

Conte de Noël: La bête invincible.

La bête invincible 
La plupart des contes de Noël sont faux. 
Archi-faux! 

Ce sont des sornettes qu'on raconte aux enfants pour les impressionner. Mais ce que vous allez lire aujourd'hui est vrai. Archi-vrai. Tellement vrai que les journaux en ont parlé pendant tout l'été, l'automne et l'hiver de 1926. 

Calepin probable de  Jean-Charles Albert Bouchard.


" Je suis maintenant un très vieux monsieur et cette histoire m'est arrivé alors que j'avais 26 ans. J'étais à ce moment-là marié depuis  5 ans et père d'un garçon de 16 mois. Mon épouse Marie Lapointe avait fait trois fausse couches, puis était venu Ovila. Cet enfant est un survivant.  1926, l'année où ma femme est tombée malade. Un mal mystérieux la clouait au lit tant elle peinait à respirer. Je cherchais des signes venant de Dieu; comment était-ce possible qu'un enfant voit dépérir sa mère avant même d'être conscient de sa propre existence ?  



Calepin
C'était en 1926. Je me souviens  de tout. Je n'ai jamais raconté de vive voix cette histoire. Je l'ai écrite ici dans ce cahier pour que quelqu'un la trouve. Quand j'ai commencé à l'écrire, je tremblais tellement que j'ai dû arracher trois fois la première page et recommencer. J'ai 76 ans, et je sais très bien que je ne vais pas tourner  encore beaucoup de pages du calendrier. J'espère que ceux qui retrouveront mes calepins croiront mon histoire. En tout cas de l'écrire, va m'aider à pouvoir partir en paix.


À l'été de 1926 , en plein coeur de juillet, alors que j'étais un jeune marié, le rang Saint-Pierre où j'étais quelques mois par année, cultivateur, fut témoin d'une histoire fort impressionnante. Dans ce temps-là, se voisiner avait un sens étrange, on pouvait passer une semaine sans voir personne, et si on manquait la messe, on pouvait être encore plus longtemps sans voir âme qui vive.  Au village, il y avait un docteur qui passait une fois par semaine dans le rang Saint-Joseph et qui piquait parfois une descente jusqu'au rang Saint-Pierre. Le voisinage était rare. Le téléphone était affaire de richesse et le courrier entrait si on allait le chercher. Pendant l'hiver, tout de suite après les Fêtes, chacun s'enfermait dans son coin, espérant que le printemps revienne avant que d'avoir besoin du médecin. Le vent et le froid glacial étaient les plus fidèles visiteurs.


L'isolement était tel qu'il n'était pas rare d'apprendre au printemps  que telle vieille personne n'avait pas passé l'hiver. 



Soc. Historique du Saguenay
La chose dont je veux vous parler a commencé un samedi  de juillet. Un cultivateur voisin est venu me chercher pour l'accompagner dans la vallée parce qu'une de ses vaches avaient été attaquée et était morte. Il avait retrouvé la bête en plein champ, il y avait tellement de mouches autour du bovin que de loin un gros nuage noir semblait indiquer la position du cadavre. Il ne restait plus grand chose. Il était évident que l'attaque avait été rapide et que le loup, c'est ce qu 'on supposait, était affamé. Des attaques en hiver, à la fin de l'automne et même au printemps  n'avaient jamais étonné les habitants, mais au milieu de l'été, en juillet, alors que la forêt est luxuriante, que les  proies sont nombreuses, voilà qui n'était pas sans mériter beaucoup d'attention de la part des voisins, fussent-ils rares. 




La Presse, 3 août 1926.


Le carnage continua. Chacun perdait des bêtes. Et des belles. Alors qu'un groupe croyait avoir vu la bête à Bon-Désir, un autre groupe la signalait au même  moment,  au-delà des terres de  Joseph Lessard qui accotaient la montagne au nord du rang Saint-Joseph. Quand des cultivateurs de Sacré-Coeur rapportèrent qu'ils interdisaient à leurs enfants de monter dans les brûlés pour les bleuets, la panique s'installa. Cette bête avait-elle donc don d'ubiquité? C'est le mot que le curé laissa échapper au magasin tout blanc de Louis Brisson. Je n'avais jamais entendu ce mot, mais je savais ce qu'il voulait dire. Il y a des évidences qui n'ont pas besoin du secours de l'instruction. C'est soit Dieu, soit Diable. Même que la grosse balance en fonte de l'épicier me semblait pencher du côté du mal. Ce qui arrive souvent car dans l'imaginaire le mal est souvent sur les talons du bien.                                                              
 ***
L'été favorisant les déplacements, le désastre fit vite le tour des rangs. Pour les plus âgés des propriétaires, réunis à chouenner sur le parvis de l'église le dimanche matin suivant, l'affaire était close, il s'agissait d'un malheureux incident. Les attaques d'été étaient rares et cela ne se reproduirait pas. Le curé aussi avait été formel. La paroisse était sous la protection de Marie et rien de plus ne pouvait arriver.
Mais ce ne fut pas le cas. Le lundi matin, une autre bête morte fut signalée. Les hommes se réunirent donc sous le patronage du curé pour organiser une battue. On ne pouvait en définitive laisser être brisé, le travail des cultivateurs et être gaspillé, la nourriture des villageois.  

Le curé n'eut pas à dire grand chose. Un homme suggéra qu'on  survole les rangs et localise la bête. Le curé ne voulut inquiéter personne, mais il savait qu'on n'avait pas affaire à un animal normal. Il répondit simplement : "L'aéronef, c'est pour les malades." 

Le ton du curé ne tolérait aucune riposte. Pas de passe-droit, même  le bedeau pour qui le curé était un père, se tut. 


***
Dans l'après-midi de la Toussaint, on su qu'un chasseur avait atteint la bête. Il avait bien tenté de suivre les traces laissées par le sang dans les bois, mais ce fut peine perdue, la bête s'était éclipsée à la hauteur de la Chute à Bas-de-Soie. 



" Bête invincible, tant qu'on voudra, il faut la tuer. La détruire. L'enterrer. Tout oublier de ce que l'été et l'automne nous a transmis comme peur. Les enfants peuvent pu sortir sans avoir peur. Le docteur se déplace de jour seulement. Pis à force d'avoir peur de descendre dans le rang, les gens du village vont finir par oublier qu'on existe. "

C'est comme ça que mon père, le vieux Barnabé Bouchard, voyait la chose. Comme un isolement obligé. Comme une trappe dans laquelle la bête mystérieuse avait fini par enfermer les gens des rangs. Avec l'hiver qui se pointait le bout du nez, les commérages au sujet des loups-garous s'intensifièrent et vinrent hanter  la table familiale  sur l'heure du souper, de plus  l'impossibilité de tuer la bête invincible n'aidait en rien les mères de famille à orienter autrement les  conversations déjà embrunies par les lampes aux flammes chevrotantes.

Beaucoup n'aimait pas non plus les prêches du curé. Si bien que les plus à plaindre, les gens des rangs, cessèrent de fréquenter l'église. On aurait dit que le curé insistait pour que la bête ne soit pas chassée. Il trouvait toujours quelque chose à redire sur les dangers des armes à feu, sur l'inutilité des battues qui pourraient finir par se faire perdre un jeune homme moins habitués au bois; il proposait plutôt l'utilisation de pièges, des poisons... Vraiment de quoi se mêlait-il?
 

Une semaine avant Noël, je me suis armé de mon courage et de mes raquettes et j'ai suivi la vallée qui tenait la rivière Bas-de-Soie dans le creux de sa main et j'ai fini par aboutir dans le bassin, pas loin du presbytère. Je craignais que le curé ne me mette à la porte sans m'écouter étant donné mon jeune âge. Il m'écouta. 

-Monsieur le curé malgré le respect que j'ai pour vous, je comprends mal votre hésitation à bénir les meilleurs chasseurs du village...

-J'ai mes raisons. Des raisons que je n'ai pas à expliquer. 

-Monsieur le curé, on dit dans le village mais surtout dans les rangs que vous êtes... (j'ai hésité, j'avais la gorge sèche) un loup-garou. 
    
Je croyais vraiment que là, j'aurais qu'à rechausser  mes raquettes  et à  remonter au rang Saint-Pierre. Le gros curé m'a regardé d'un oeil colérique puis instamment il s'est mis à rire. Un rire narquois. 


-Jean-Charles! Vous êtes  plus intelligent que ça. Un loup-garou! Pensez-vous  que je me lève la nuit pour manger vos moutons et tuer vos vaches? Non, je vous le  dis que j'ai mes raisons de calmer le jeu, je connais mes paroissiens. Pis d'abord j'aime mieux qu'ils se fassent des accroires que de les voir se perdre en forêt ou se blesser en accueillant une balle perdue! 

Dans le journal, il était écrit "une bête mystérieuse, invincible". Je lui fis remarquer. Il me parla en bien des journalistes comme seul un curé pouvait le faire en les affublant du nom d'affabulateur. 

-L'article est signé : de notre correspondant! Je voudrais bien lui voir la face à cet inventeur d'histoire ...

Selon moi, le curé mentait.


***
Avec le froid qui s'était installé et la neige qui avait suivi , les bêtes étaient plus souvent à l'abri. Et depuis ma visite chez le curé , effet du hasard croyais-je, les choses s'étaient arrangées. On ne pensait presque plus à cette bête. L'hiver avait étendu sa carapace et protégeait les environs.   

À la messe de Minuit, l'église était remplie, la nef, le jubé, le choeur. Les quelques rancoeurs qu'avait fait naître la bête mystérieuse étaient choses du passé, le curé avait repris sa place de confesseur et de  conseiller  auprès de ses fidèles. Malgré ce calme  relatif, j'allais découvrir dans l'heure qui suivrait le Minuit chrétien entonné par madame Wilbrod Larouche, que le curé connaissait la bête invincible. 
Le Progrès du Saguenay

***
Immédiatement après la messe au lieu que d'aller atteler mon Saphir, j'étais allé directement au presbytère. Le curé ne sembla pas surpris de ma visite. J'eus l'impression qu'il m'attendait.   
Au rang Saint-Pierre


- Vous êtes encore venu me confronter, Jean-Charles, me lança le curé.   

Comme la vague ramasse le varech sur la plage et l'entraîne au large, les mots du prêtre m'avait noyé. J'avais peine à respirer, ce que j'avais vu pendant le Minuit chrétien me paraissait si invraisemblable et voilà que le sourire obséquieux qu'affichait le prêtre, me confirmait que je ne m'étais pas trompé. 

-Au moment où vous avez tendu le cou vers le jubé, j'ai compris que vous connaissiez la bête invincible. 

En guise de réponse, le curé laissa ses doigts courir sur la cicatrice qui le brûlait au cou.


- Jean-Charles, je vous dois la vérité, dit le curé. 

Ses lèvres tremblaient, il avait jeté son regard au sol et il n'affichait  plus sa contenance habituelle.

J'ai reçu la visite de Dieu, continua-t-il, fébrile. Je ne l'ai pas reconnu. Je sais que vous n'êtes pas obligé de me croire Jean-Charles, mais c'est la stricte vérité. Si j'ai insisté pour que les hommes ne chassent pas dans les forêts, c'est que j'avais peur qu'on ne tue le peu de Dieu qui subsiste encore en moi. L'été dernier, j'ai refusé la sépulture à un de nos citoyens. Il était protestant. Je croyais bien faire. Je n'ai pas reconnu l'Homme, je n'ai pas vu plus loin que mes maudits principes. Je me suis condamné par ma seule faute,  Jean-Charles! 


Le curé s'affala par terre et se mit à geindre. Comme un animal.  

-Jusqu'ici je n'ai bu le sang que de quelques bêtes, ajouta le curé, entre deux soubresauts commandés par un accablement indicible, j'ai résisté à l'appel de la chair humaine, il restait en moi un peu de la foi divine, et le jour où je fus blessé près des chutes de Bas-de-Soie, le sang qui a coulé du corps de la bête m'a délivré de ce mauvais sort. 

Il releva la tête. Ses yeux noyés dans les larmes, ses joues rougies, ses cheveux hirsutes, tout ce portrait bien contraire à mon curé, me fit reculer d'un pas.  

Vous voilà rassuré Jean-Charles, je suis guéri...affirma-t-il.  

Je pris congé me dirigeant de mon propre chef dans le couloir menant à la porte et je pus apercevoir  avant que de sortir , le curé qui passait devant le miroir posé au-dessus de l'évier. Un miroir qui ne lui rendait pas son  reflet...  


André Morency, peintre
Laissant conduire mon fidèle Saphir, j'ai longtemps  regardé le ciel et pour la première fois de ma vie , je n'ai rien ressenti devant l'immensité noire trouée de lumières scintillantes qui s'offrait à mon regard, je ne ressentis rien non plus en entrant à la maison du rang Saint-pierre , je savais maintenant que plus jamais la chaleur de ce foyer ne viendrait calmer mon esprit. À partir de ce soir-là et pendant les 18 mois qui suivirent, j'acceptai de voir partir peu à peu mon épouse Marie, et je ne regrettai jamais de n'avoir rien demander au ciel en échange de sa guérison. 

Sachant que le mal  est souvent sur les talons du bien,  je   ne suis jamais retourné à l'église, mais je n'étais pas un impie. 

Dieu me pardonne. 

FIN