Instant de vie chez les Bouchard

Instant de vie chez les Bouchard
Claude Mattheau, 2014

dimanche 8 janvier 2023

Les cahiers de Madeleine Sirois

 Cahier 1

Maison des Sirois   -  Rang Saint-Joseph
Collection Victoire Sirois


NAISSANCE

Je suis née en 1929, le 3 avril. Selon le rapport de ma mère, il était 4 h 05 a.m. . La sage femme qui s'était déplacée à la maison était madame Jean Gauthier (Note* madame Arsène Michaud), la mère de Lorenzo Gauthier. (*Note :  Elle était alors âgé de 57 ans)  Madame Gauthier aurait dit selon ce qui fut rapporté par ma mère : " Elle est bien grasse et elle sera forte, elle pourra partager l'ouvrage." 


ÉCOLE

Comme dans l'enfance,  je préférais les vêtements de garçon ,ma mère m'appelait Josuë (* Joshua) . 

Le cours préparatoire se donnait près de chez nous. C'était mademoiselle Luce Dionne qui était pensionnaire à la maison, qui accueillait les jeunes du coin. Le cours préparatoire était suivi de l'élémentaire de la première jusqu'à la sixième année. Après avoir obtenu la sixième année, les enfants partaient pour le Couvent au village. Je voyageais à pied jusqu'en décembre. Puis, ma mère me mettait en pension chez madame Olivette Larouche, mariée à Lauréat Larouche. J'ai aussi voyagé avec le chien Pitou, tandis que Charlotte  Lapointe  attelait  son chien nommé Panthère. Une fois arrivées au village, on les laissait dans un bâtiment appartenant à Dollar Lapointe (*actuelle maison de Gemma Brisson) , juste en face, son frère, Hormisdas Lapointe tenait le bureau de Poste. En 7 e année,  Marthe Hervieu  (mère de Constance Gauthier) était la première de classe. Quand je suis arrivée au début de septembre, le curé Thibeault considérait que les enfants de la Concession devait reprendre la sixième année. 

Ma mère s'y était opposée. Elle lui  avait écrit une lettre puisque le téléphone n'était pas toujours disponible, il se laissa convaincre. J'ai terminé à Noël en deuxième place. À 14 ans, je débutais la 8 e année, mais un malheur est arrivé. Ma mère avait fait une hémorragie. Depuis le décès au printemps de 1941 de mon frère Paul lors d'un incendie de forêt à Forestville, sa santé avait été très précaire. Elle souffrait sans le dire. Mais il semble que son corps, lui, parlait à sa place. 
















LE TRAVAIL AU CHANTIER

Après cette tragédie, j'ai vécu le pire pour une enfant. il fallait que j'abandonne l'école pour venir en aide à ma mère, même si beaucoup de filles devaient abandonner en bas âge, moi, je voulais continuer. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Ma mère ne se levait que pour manger à ce moment-là. J'ai dû vieillir très vite et prendre mes responsabilités.  L'année suivante, ma mère prenant du mieux,  au lieu de retourner en classe, j'ai suivi mon père qui faisait chantier à Rivière Blanche près de Colombier. 

Cette rivière facilitait l'accès à la forêt et le charriage du bois en hiver et au printemps. 

Je me suis attelée à la cuisine et j'ai fait les repas pour six  hommes pendant tout l'hiver. À force de manier le couteau , j'ai eu un panaris au pouces et Augustin Bergeron (époux de ma soeur Marthe)  me soignait . (* infection bactérienne de la peau et du tissu sous-cutané d'un doigt) 

Ma mère est donc venue finir l'hiver à la cuisine. Puisque j'étais revenue au village, je me suis fait engager chez tante Hélène Lessard (*épouse de Probe Larouche et soeur de Ursule, mariée à Paul Napoléon Sirois, le  grand-père de Madeleine ) Par la suite, j'ai aussi aidé Aurore Maltais (épouse de Patrick Gauthier) quand elle relevait d'un accouchement et aussi Aurette Lapointe (*Gaston Larouche)  lors de la naissance de son fils  Blaise . Tous ces emplois me valurent une bonne réputation. Monsieur Lauréat Larouche estimait que j'étais la plus vaillante du village !


Gemma Boulianne, Madeleine Sirois et Rosianne Gagnon
à la porte du camp de Thaddée Gagnon


 À  l'hiver de 1944, je suis allé travailler avec mon père sur le chantier de monsieur Thaddée Gagnon . S'y trouvaient : mon frère Rosaire Sirois,  madame Odélie Ratté, Rosianne Gagnon et  Gemma Boulianne (* Rosianne: fille de Thaddée et de Yvonne Boulianne  + Gemma: fille de Florence Simard et Edouard Boulianne) .

Je devais y faire la cuisine et entretenir le camp. Dès 4 h du matin , les gars se levaient et à cinq heures, ils partaient pour bûcher. Un jour, Welley Lessard, Charles Lacasse et Rosaire Gagnon sont arrivés au camp en hélicoptère ! C'était tout un événement. 

Pendant tout l'hiver, nous avons eu beaucoup de plaisirs, on riait et on jouait des tours aux bûcherons. Monsieur Thaddée nous réprimandait, mais il avait un fou rire à contenir, dans le fond, on distrayait les gars ! 


FORESTVILLE




 En 1947 , après avoir travaillé une partie de l'été à l'épicerie de monsieur Elphège Harvey de Tadoussac, j'avais pour dessein de me rendre à Forestville pour travailler à l'Anglo. J'avais maintenant 18 ans et  je pouvais enfin  travailler pour une industrie. J'ai été embauchée comme femme de chambre au Staff House , l'hôtel de la compagnie. J'étais au paradis. J'avais ma chambre et le travail n'était pas aussi dur qu'en forêt . Je pouvais aller jouer aux quilles, fréquenter les veillées de danse et me rendre au cinéma . 


En compagnie de Irène Vallée ,
la future épouse de Rosaire -1947


MES CAVALIERS 

J'ai eu deux cavaliers, Ovila Desjardins qui était chauffeur d'autobus et Ti-Blanc Imbeault qui jouait de la musique dans les soirées. C'était des amourettes. Ensuite, j'ai rencontré Ovila Bouchard. Ce fut le dernier. Il était à mon goût. Ovila avait un grand coeur, il était vaillant et prévenant. On s'est fréquenté deux ans, il faut le dire vite, il passait 6 ou 7 mois parti pour son ouvrage. Quand j'ai su qu'on se mariait à l'été de 1949 ,  (*2 juillet) , je l'ai raconté à ma patronne, ce fut une erreur, elle me dit que je ne pouvais garder plus longtemps mon emploi  même si je ne me mariais qu' en juillet, et on était en février.

Ovila et Madeleine prés de la chapelle anglicane
sur le second plateau de Forestville- 1947






























APRÈS LE MARIAGE

Il y  avait peu de travail en 1949 , j'ai choisi de demeurer une année chez mes parents. Ovila est parti en septembre et est revenu à Noël. Ensuite, il retournait au chantier et ne revenait qu'après la drave, au printemps. 

Cette fois-ci, il était présent en avril. Le dix de ce mois, j'ai donné naissance à ma première fille, Claire. Ca c'est passé comme ça : mes parents étaient à la messe, j'étais seule à la maison, mes eaux ont crevé, je ne connaissais rien. Le mal m'a repris vers 11 h en soirée. Ovila et Nazarin Lapointe sont allés chercher le docteur Antoine  Gagnon au village. Il habitait près du pont de la rivière , *(maison actuelle des Gravel).



Le Bassin



En chemin, la neige qui était en train de fondre , faisait que le cheval défonçait. Il a fallu qu'ils détellent  à trois reprises.  Finalement, j'ai accouché le lendemain à 7h 30 . Pendant que Nazarin et Ovila et le Docteur Antoine se démenaient dans la neige, je courais autour de l'escalier pour faire passer la souffrance. Maman me consolait en me disant que je m'étais marié trop jeune ! Puis elle disait: décourages-toi pas, tu vas avoir un enfant, c'est du bonheur. Elle avait bien raison. 


Ensuite , nous sommes déménagés au village. Le loyer était sur la Côte à Bouleaux. Près de la maison de Adèle Lapointe et Henri Larouche . 

 

La Côte-à Bouleau comptait en 1950 plus de propriétaires. Voici les informations de Paul Larouche: Première maison avant droit Welleston Simard. Arrière droit André Gagnon. Au centre Joseph Fortin. A gauche Joseph Larouche. Plus bas Émile (Le Riche) Tremblay. Puis ancien incubateur à poulet.



Chez monsieur Adrien

On y est resté seulement trois mois. Monsieur Adrien Guay *(Victor)  venait de perdre son épouse Marguerite Brisson (Louis). La famille comptait six enfants: Luc, Lise, Hélène, Florent, Denis et  Carol . Il m'a demandé de venir garder ses enfants . Ce fut beaucoup de travail mais j'avais une bonne santé. Je suis restée attachée aux enfants de monsieur Adrien. Ils m'ont visité à chacun de leur passage à Bergeronnes. 

 Quand Ovila est parti travailler, Cécile Lapointe *(Norbert) qui était l'épouse de mon frère Gérard est venue me trouver pour passer l'hiver dans le logement du bas chez monsieur Guay. Nous étions enceintes toutes les deux. Quel bel hiver à s'entraider. Cécile était aussi ricaneuse que sa soeur Julie ... On a eu du plaisir.  Cécile a donné naissance à une fille qui malheureusement est décédée à 3 mois. Le docteur avait dit: le Croup. (* maladie respiratoire) . Ensuite , Rose est née en avril 1951.*(le 17)  Ma deuxième fille. 

Un dernier loyer et une maison

En juillet, nous sommes déménagés au second étage de la maison de Gaston Savard et Cécile Imbeault (Charles-Eugène)  (*actuellement maison de la famille Brassard).  C'était difficile parce qu'il fallait monter du bois au deuxième pour chauffer . J'ai perdu un enfant à force de monter les escaliers. Ovila m'a promis qu'on aurait notre maison. 

Il a tenu sa promesse. En septembre 1953 , on était chez-nous. En décembre 1953, à 17 h 45 , je donnais naissance à Linda. Cette fois-ci, Ovila n'était pas là. Il est parti après le déménagement pour le chantier, quand il est revenu , Linda était déjà baptisée. Il était  venu pour  le temps de Noël, puis il est reparti  jusqu'en avril .Il fallait beaucoup d'amour et de compréhension à cette époque . Heureusement, on pouvait s'écrire. J'ai gardé nos lettres toute ma vie. 

La maison fut construite par plusieurs hommes du village. Jean-Charles Maltais *(Albany) a fait les fondations. Marcel Larouche avait creusé avec sa machinerie. Ovila et  Marc Tremblay ont monté le plancher et  les murs. Monsieur Jean-Charles s'est chargé du toit avec Gérard, mon frère.  L'été suivant, nous avons terminé  les divisions à l'intérieur. Tous les soirs, on travaillait tous les deux pour terminer notre intérieur. Ovila était fier de sa maison. 

Carol Guay raconte qu'il a vu le squelette de la maison. Avec son copain Raymond Desbiens (Victor) et son frère Florent, ils passent l'été dans les jambes des ouvriers. "Ovila était bien bon de nous endurer sur le chantier, il était patient."

À l'été de 1954, Ovila qui travaillait pour Euclide Lessard sur le chantier de la Consolited Bathurst à Portneuf  pendant la saison froide , décide de continuer pendant l'été au village.  Il gagne alors 3 $ par jour, nourri le midi, et monsieur Euclide qui était toujours généreux avec ses hommes ,lui fournissait  des bottes. La fin de semaine, Ovila faisait son bois de chauffage sur les terres de papa , accompagné de Gérard, ils en profitaient pour faire celui de mon père qui vieillissait *(Rosario a alors 64 ans) .  Le moulin à scie de la ferme servait pour faire des madriers et  pour les payer, Ovila s'engageait à faire les foins. À la fin de l'été, Ovila a si bien compté son affaire que nous achetons une fournaises centrale  au bois de monsieur Raymond Lessard. La maison allait rester chaude . C'était tout un progrès. 


MES PARENTS

Mes parents Rosario Sirois et Rosa Rioux ont habité la majorité de leur vie dans le rang Saint-Joseph . Mais avant d'acheter cette terre d'Odina Lessard, ils avaient habité aux Escoumins où sont nés les plus vieux de la famille: Maurice, Véronique,  Paul et Rosaire  . Marthe est né à Trois-Pistoles * pendant que papa avait un  contrat de jobber à Rivière au Renard.  


Rosa Rioux-1910 -18 ans

La maison des Escoumins  était située où se trouve actuellement le * centre Iris.  Pendant un temps, ils ont habité à * Victoriaville de 1921 à 1922 , la ferme dont Rosario s'était porté acquéreur dans le rang des Cinq-Chicots a été détruite par un incendie . Cela amena le retour à Bergeronnes. *Ce détour par le Centre du Québec avait été motivé par le désir de ma mère Rosa Rioux  qui s'ennuyait de sa famille. Une vague de migration intense avait touché les Rioux de Trois-Pistoles et les avait menés à Victoriaville . Ce centre industriel permettait à la fois d'avoir accès aux études supérieures et à des emplois en industrie. L'éducation était une  affaire importante pour ma mère. Rosa s'ennuyait beaucoup sur la Côte-Nord, elle se trouvait loin de sa famille. Mon père, Rosario, ne s'est pas fait prier pour revenir au Saguenay, comme on désignait les lieux  dans ce temps-là.


Mon père allait donc au chantier l'hiver comme bien des cultivateurs . Ma mère avait le coeur plus grand que ses forces. Tous les hivers où mon père faisait chantier que ce soit à Rivière Blanche, à Portneuf ou en Gaspésie,  elle s'occupait de la ferme avec les plus vieux. Elle se levait à 5 heure et elle lavait le linge avec une planche à laver, elle chantait toujours. Je me souviens de celle ci: "Qu'il pleuve , qu'il grêle, qu'il tonne, j'aimerai toujours mon bonhomme." Quand elle filait de la laine, avec son chat sur les genoux, elle voyait à nous faire réviser nos leçons. Pas de temps perdu. Jeunes, nous avons tous participé à la traite des vaches et à la tonte des moutons. L'été, les jardins nous occupaient. Trois nuits par semaines, ma mère cuisait du pain et tricotait, pour elle, parce que mon père était absent, c'était sa façon  d'assurer la sécurité des enfants et la cuisson du pain permettait de garder la maison au chaud dans les grands froids.


NOS JEUX 

Les jeux avaient lieu autour de la maison.  On pouvait patiner sur le lac . Mais notre grande joie était de se glisser. Ma mère devait souvent sortir pour arriver à nous faire entrer. On réclamait toujours un dernier tour. Rosaire fabriquait des jack avec des tonneaux. il utilisait le même matériel pour les skis. Les bâtons venaient de branches qu'il avait travaillées au couteau et à la hache . On jouait aussi au croquet et à la balle. Toutes des inventions de Rosaire. Il aimait bricoler et on pouvait même lui demander de faire des poupées. Maman s'occupait du bas qu'elle confectionnait avec de la guenille restante, de la paille  et de la jute  et lui s'occupait de la tête et des cheveux. Quand on jouait au curé , il arrivait qu'on enterre une poupée. Rosaire ne trouvait pas ça drôle. il disait qu'on détruisait ses inventions. 

Un soir de beau clair de lune, Paul fut chargé de nous faire entrer à la maison. Comme ce n'était pas facile, il avait décidé de prendre les grands moyens. Il s'était caché en bas de la côte et il portait un drap blanc, inutile de vous dire que le retour à la maison fut rapide ! 

Une activité que nous aimions était la messe du premier vendredi du mois. On pouvait partir pour le village avec les voisins . On attelait les chiens . C'était plus beau que la messe, ce bout-là . 

LA MALADIE

Ma petite soeur Victoire , pendant la nuit,  avait paralysé,  j'ai crié à maman , apeurée. Ma mère est allée préparer de la saumure et Floretta Gagnon qui pensionnait à la maison comme institutrice, a frotté la petite  avec du gros sel, c'était le moyen de faire circuler le sang et sauver la malade. Ce fut une nuit blanche. Mais Victoire a été sauvée.


LES ORDRES DU CURÉ

Mon frère Gérard s'était spécialisé dans les réparations de toitures . À  l'étable comme sur la toiture de la cuisine d'été , il savait comment réparer de façon solide. Un jour, il a entrepris de réparer le toit de l'étable. À sa grande surprise , le lundi suivant, le curé Thibeault l'a  apostrophé . Il avait su qu'il avait fait sa besogne en plein dimanche. Ma mère avait fait un commentaire pendant le souper après que Gérard ait raconté son histoire. Elle disait que le curé avait un peu raison ,mais qu'un toit qui coule , on répare ça le plus vite possible parce que ça protège les créatures de Dieu. Gérard avait trouvé sa consolation. Il faut dire que le curé Thibeault l'avait bien impressionné en lui disant que c'était péché ce qu'il avait fait. 

J'ai toujours aimé ramasser des fruits sauvages .Comme j'avais peur de rester seule dans le bois j'amenais Gérard pour me tenir compagnie. Gérard pour me faire rire m'avait dit : "Si je vois un ours , je vais lui dire que c'est dimanche pis qu'il faut pas qu'il travaille ! " 


John Lyman









OCCUPATIONS SUR LA TERRE

Le travail ne manquait pas. Aller chercher les vaches, les traire , écrémer le lait, laver le centrifuge, enlever les mauvaises herbes dans les jardins, rentrer du bois . Ce  qui m'impressionnait le plus c'était la tonte des moutons suivi du cardage. Ensuite le filage de la laine au rouet et le doublement pour le renforcir. Finalement , la laine était passée dans la teinture. Ma mère fabriquait des caleçons , des jupons de laine. Souvent la teinture pour les sous-vêtements venait du Ruisseau Chaud, ça donnait un gris rouille. 

1944 








Fin de la première partie

jeudi 29 décembre 2022

Treize - ou L'art de bien débuter une année.



Il tenait dans sa main des ciseaux qu'il venait de saisir dans son étui à crayons.  
 
Cette histoire m'est revenue à la mémoire  le 29 décembre 2022 en lisant La Presse . 


Le chroniqueur Patrick Lagacé raconte l'histoire d'un prof du secondaire du Quartier Saint-Michel qui a été poignardé . La chronique s'intitule : Souviens-toi que tu vas mourir . Grosso modo , ce prof a reçu un coup de couteau qui  failli lui sectionner une artère, la pointe de l'arme blanche lui a effleuré le coeur. Il aurait pu mourir .
 
Mon histoire est différente , le prof de Saint-Michel   a été attaqué de dos , moi, de face. 


Le directeur de l'établissement, monsieur  Paradis, un nom prédestiné, m'avait confié un groupe d'élèves dits turbulents. Ils étaient treize. Tous des gars. Je me souviens d'eux.  Ils devaient avoir 13 ans . Ou à-peu-près. Je n'ai jamais vérifié. Ils étaient entrés dans ma vie comme tous les autres élèves,  par la porte du local A-S-35 . 
 
Disons pour simplifier que la caractéristique commune qui aurait pu les définir était le mot perturbation. Définition officielle: agitation dans la vie sociale ou individuelle. Qu'était-il arrivé de si exceptionnel pour que ces gars-là détestent l'école et ses règles  ? Je ne l'ai jamais su. Je ne voulais pas vraiment le savoir. De toute manière,  j'avais déjà décidé qu'ils seraient mes meilleurs.
 
Mes meilleurs. Personne autour de moi n'aurait misé sur ces treize flos. En tout cas, le jour de la distribution des tâches.  personne ne s'est offert pour les prendre sous leur aile. Ça sifflotait en regardant le sol , mes collègues! Mais puisque j'avais débuté ma carrière en inaugurant les groupes préparatoire au DEP , composés de potentiels décrocheurs qui avaient accumulé trop  d'échecs pour sourire à l'avenir  et que j'y avais eu un succès fou, oui, fou est le mot, j'ai hérité des treize.
Voilà pour la mise en contexte. 
 
Il advint ce qui devait advenir, ils furent mes meilleurs. Pas au niveau académique, non. Pas au niveau disciplinaire, non. Pas ce genre de meilleurs . Ils devinrent le meilleur groupe en visite dans le local A-S-35 .  Le mot visiteur fut celui qui remplaça le mot  perturbateur. 


Disons qu'en octobre, un mois après la rentrée sans avoir réglé le tiers de la moitié du quart des problèmes de chacun, on avait quand même fait pas mal de français. Plus qu'il n'en avait jamais fait dans toute leur vie. Leur spécialité jusque là , avait été surtout d'empêcher les autres d'apprendre. Et tout à coup, ils avaient  dans ce groupe restreint, un enseignant qui leur demandait : " Aujourd'hui, on travaille ou on ne fait rien ? "   Ils choisissaient d'un accord tacite de ne rien faire. Et je faisais comme eux, rien. En fait, sans en avoir l'air, je réfléchissais . 
 
Au bout de quelques cours , le vent a tourné.  L'un d'eux , il s'appelait JF , m'a  demandé : Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ? 
Je lui ai répondu le plus sérieusement du monde : De la chimie. 
Il m'a dit, et ce fut l'étincelle qui transforma ce groupe: Robert, arrête de niaiser . 
 
Je venais de renverser la vapeur et le problème n'était plus de savoir qui ne travaillait pas dans cette classe, le coupable était identifié,  c'était moi ! Je profitai de cet instant de grâce pour leur dévoiler le fruit de mon temps perdu à réfléchir. 
 
Ce fruit : un simple carton. Je leur ai dit de se débarrasser de leur agenda où étaient présentés les 15 règlements de la polyvalente. Nous n'avions besoin que d'avoir des droits.
 









Je leur ai même demandé s'ils voulaient ajouter un quatrième droit. Bobby, le plus costaud , a répondu qu'il n'y avait plus de place sur le carton .  Esprits pratiques, ils ont acquiescé.
 
La cohésion du groupe se jouait sur des privilèges simplistes. Prendre une pause à la 37 e minutes du cours à condition que Julien , par exemple, ait terminé de corriger le premier paragraphe de son texte explicatif. La pression mise sur un seul individu était non seulement efficace mais pour obtenir leur récompense, ils se sont mis à s'entraider ! Puis, sans privilège aucun,  cette entraide devint coutumière. Pavlov avait raison.
 
D'ailleurs quand je leur ai raconté l'histoire du chien de Pavlov, je fus surpris par une question biaisée : Est-ce que tu nous traites comme des chiens ?   À une question dont la réponse risque d'être ambigüe , on répond par une question : Comment sont traités vos chiens à la maison ?  Le débat fut clos .
 
Le paradis ? Non, mais un groupe qui partageait enfin le goût du travail.
 Puis est arrivé ce jour, où un élément en a eu marre du groupe.
 S . (préservons ici, son identité) , s'est mis à rechigner.
 
C'est de la marde, l'école. Qu'est-ce que ça donne de travailler pour rien. Vous êtes tous une gang de cons.
 
Chacun des arguments de S.  fut contesté par les autres élèves. Construire un texte explicatif, ça laisse des traces dans le cerveau !
 
Exaspéré que je ne sois pas le titulaire de la discipline dans ce groupe , S. s'est levé avec un ciseau dans la main et m'a dit : "Je vais te percer! "
 
Ayant le droit de parole et le droit de me tromper, et profitant des 36 pouces du pupitre qui me séparaient de sa menace , j'ai relevé mon chandail à la hauteur de ma poitrine et j'ai déclaré comme je l'aurais fait dans une comédie de situation: J'espère que tu as du visou parce qu'il va falloir que je me défende.
 
Il a finalement usé de son droit de parole en ramassant ses affaires : Moi, je crisse mon camp chez nous!
 
 J'ai refusé de porter plainte. J'ai signalé l'incident à monsieur Paradis.
 
S. n'est jamais revenu dans ma classe ni à l'école . Ce fut la seule défaite de ce groupe de treize.
 
Ce n'était pas la première fois de ma vie que je vivais une agression: j'ai déjà reçu des menaces comme beaucoup de monde, une bouteille de bière par la tête comme pas trop de monde, un tas de bêtises comme ça se fait dans le monde et des silences hostiles de la part du monde... 
 
 À chaque fois, j'ai ressenti le même désarroi . Une même question revient dans cette confusion qui trouble l'existence: Quel désordre intérieur pousse un humain à user de moyens si drastiques pour se faire entendre ? 
 
 Je n'ai pas cette réponse.
 
Si cette réponse ,  l'élève S. l'avait eue, au lieu de trois droits, la classe en aurait eu quatre. 


jeudi 8 décembre 2022

Architecture de l'église de Bergeronnes

 


Une nef, la cale en haut, c'est une église ; la voûte en bas, c'est un navire ;le récipient de la prière, retourné, dompte la mer. 
-Victor, Hugo, Les travailleurs de la mer , 1866 




Texte de vulgarisation 

Les plans de l'église de Bergeronnes ont été conçus par l'architecte Joseph-Pierre Ouellet (1871-1959). Il vaut la peine de regarder de plus près le travail effectué en 1903 et 1904 pour bien en saisir toutes les caractéristiques . 

    L’église actuelle a été érigée de 1914 à 1916 selon les plans de l’architecte  par les entrepreneurs Joseph-Hubert Morin et Joseph Saint-Hilaire au coût de 28 000 $. Elle est construite entièrement en bois et a été quelque peu  modifiée à l'intérieur depuis son érection. 

    Quelques changements 

    En 1949, on procède à la construction de la tribune arrière. En 1974 , l'église devient un centre communautaire. Des portes sont déplacés, les bancs enlevés et remplacés par des chaises. Du tapis recouvre désormais les allées de droite et de gauche.  


LA FIN D'UNE ÉPOQUE 

Il est mentionné dans le livre intitulé La fin d'une époque: Pierre-Joseph Ouellet , architecte que ce dernier est influencé par des courants américains et européens. Retenons d'abord que le faste hérité des ouvrages européen et le caractère monumental des constructions américaines  influencent toute l'architecture du début des années 1900. Les milieux où oeuvre l'architecte  Ouellet sont souvent très conservateurs et ne sont pas en phase avec la révolution industrielle qui tend à prioriser l'utilisation de l'acier et du béton pour ériger de nouvelles constructions. 



Aux Bergeronnes et à Sacré-Coeur, Pierre Ouellet , originaire de Saint-Fidèle , sera tenté par des innovations structurales. Même s'il privilégie une élévation de façade très classique , il accentue la tour centrale qui se dégage au dessus du pignon , par des fenêtres allongées . En 1904 ,il tente le coup à Ste-Méthode et reprend ce plan en 1912 à Bergeronnes. Cette reprise n'est pas une copie de sa propre oeuvre mais bien un avancement vers un style plus prononcé. 


Église de Sainte-Méthode (1903)

Le clocher est de type fronton complet  L'entablement à la hauteur du triangle de la toiture  supporte le clocher . Ce type de clocher est présent tant à Sacré-Coeur qu'à Bergeronnes.



Encore une fois, il s'agit d'allonger les lignes verticales. La flèche  de forme pyramidale accentue cette élévation .


Sacré-Coeur ,1908

Le plan de base de Saint-Méthode est refait pour Bergeronnes. J'ai pris la liberté d'en spécifier les principales composantes . 



À gauche plan original , à droite plan modifié par l'auteur pour fin de comparaison 

« Le chevet, composé d’un choeur de deux travées et d’une abside à trois pans égaux est greffé à un édifice rectangulaire de forme allongée. La tour unique fait une avancée en façade et le chœur est pourvu de deux sorties qui donnent accès à la sacristie. Pour assurer ce passage direct, Joseph-Pierre Ouellet utilise les deux espaces en forme de triangle libérés par les pans inclinés. Ces réduits donnent accès à la sacristie construite dans le prolongement du chœur. À Pointe-au-Pic, en 1917, il utilise le même procédé, cette fois sans édifier une sacristie à l’extérieur. »

 -Luc Noppen , architecte et historien de l'art in Noppen, Luc, Claude Thibault, Pierre Filteau. La fin d’une époque. Joseph-Pierre Ouellet architecte. Québec, Ministère des Affaires culturelles, 1973. 139 p.
 



On remarque que vu de l'arrière l'église de Bergeronnes se termine par un chevet qui se décline en trois pans  , ce qui n'est pas le cas de Sainte-Méthode . Le déambulatoire de l'église Notre-Dame de Bon-Désir compose toute la partie arrière (chevet) . Le hall est percé seulement au centre . Les portes menant du choeur au déambulatoire  qui n'existent plus aujourd'hui, sont placées en angle par rapport au rond-point plutôt que sur la ligne du mur latéral .  La voûte se poursuit jusqu’au niveau du chœur adoptant cette fois la forme d’un demi-cercle, surmontée d’une colombe au-dessus de l’autel central. 



Banq - Carpentier,  1954

Les portes menant au déambulatoire et de là, à la sacristie étaient toujours en place en 1954. Les bas-côtés reprennent des éléments de l’élévation centrale.




Le plan de Bergeronnes comporte quelques particularités , mais est très ressemblant à celui de Sacré-Coeur. On peut parler sur le strict plan architectural, d'églises jumelles. 





On rapporte également dans cette étude du travail de Ouellet, le fait que l'église de Bergeronnes a échappé à une organisation complexe de l'espace qui avait cours à la fin du XIX e siécle et qui préconisait de  répéter les ornementations dans toutes les structures.


ibid p. 58


L'architecte Ouellet choisit d'épurer ses plans. L'église Notre-Dame de Bon-Désir est tributaire de ce changement. On retrouve donc  une nef centrale aux travées symétriques et l'entablement est épaissi. La nef centrale ne s'intègre pas au choeur. On peut voir sur la photographie ci-bas,  l'asymétrie des travées qui s'élèvent au dessus du choeur , toutefois les  trois pans qui protègent le déambulatoire sont associés à trois pans verticaux qui séparent de façon symétrique la niche semi-circulaire (abside) . 

Patrimoine culturel du Québec 
La voûte se poursuit jusqu’au niveau du chœur adoptant cette fois la forme d’un demi-cercle, surmontée d’une colombe au-dessus de l’autel central.



La tribune à deux paliers sert dans certaines églises à dissimuler la sacristie (appelé sacristie basse) qui se retrouve alors au sol et est reliée par un escalier au choeur. L'église de Bergeronnes échappe à cette tendance grâce à une coupe qui permet de placer au même niveau les deux espaces. Le déplacement  des portes situées aux  pans arrières a eu comme conséquence d'annuler cet avantage. Un escalier relie maintenant ,contre toute logique architecturale , la sacristie au premier niveau de la tribune. Toutefois la rotonde , qui en fait n'est qu'un lieu-dit ,puisque l'église Notre-Dame de Bon-Désir  n'en présente pas véritablement les caractéristiques , profite de cette double tribune qui a dégagé le chevet et créé un espace convivial qui a beaucoup évolué selon les besoins religieux et profanes des communautés limitrophes.

Il est à noter que seule l'église de Pointe-au-Pic (construite en 1917 et révisée en 1936 par Ouellet)  a conservé toute son intégrité architecturale.  Serge Gauthier, historien émérite, rapporte que cette église pourrait vraisemblablement devenir un musée témoignant de l'immense oeuvre architecturale de Ouellet  qui est originaire de Charlevoix.

Photo Pierre Rochette, Charlevoix d'est en ouest


Vue du chevet présentant
des fenêtres en ogive

mercredi 7 décembre 2022

Un homme marche .

 


Un homme marche. Le dernier. Les autres sont disparus. Il s’est levé et a pu se rendre compte qu’il était seul. La banque n’est pas ouverte, la lumière verte à l’intérieur est éteinte. Le centre des loisirs est désert.  L’église n’a plus de portes. Pour y entrer, il faudrait qu’il grimpe sur la toiture et qu’il marche sur l’arête jusqu’au clocher.

Impossible!

Un homme marche. Ses pas le mèneront à l’épicerie. C’est ouvert. Le caissier lui explique que rien ne lui sert de courir là ou encore là. Puisque plus rien ne bouge, il a tout son temps ! 

Un autre client, un vieillard aux lunettes en  corne noire , lui raconte que tout n’est pas disparu du jour au lendemain. Un dimanche, il y avait une personne ou deux de moins au temple. Une autre fois, ce fut quatre.  C’était presque imperceptible mais lui, le vieux, il avait eu tout son temps pour observer et faire le compte.

Il constata le même phénomène au centre civique. Et à la banque, on se réjouissait de ne plus avoir à faire la file. « Bientôt, dit-il, je savais que je pourrais avoir l’aréna pour moi seul. Mais, on ferma la glace du centre avant que ce jour n’arrive. »

Ce que le vieux trouvait bizarre, c’est que parfois ,des citoyens se plaignaient de ne pouvoir utiliser tous ces services quand bon leur semblait. Une ou deux fois par année, un souffle de colère traversait le village , mais ça ne durait pas, même la colère n'arrivait pas à survivre dans le village.

Un homme marche. Le dernier. Les autres ont disparus avalés par la colère qui fut elle-même avalée par l'apathie.

L’homme qui marche se dit qu’un jour, un autre marchera avec lui, et qu’à ce moment-là, ils pourront ensemble, voir ce qu’il y aurait à faire de nouveau avec toutes ces portes barrées et ces lumières éteintes .

Deux hommes marchent. Le vieillard aux lunettes aux montures de corne a décidé qu'il pouvait marcher encore un peu. 

Et leurs pas faits ensemble furent le début de l’avenir.

 

 


 

mardi 6 décembre 2022

Pierre Dumont (1936-2022) , journaliste puis imprimeur.

Le Soleil, 28 mars 1995
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 Je me souviens avoir visité cette imprimerie en compagnie de mesdames Geneviève Larouche et Gianna Bella, de Christian Girard et Alain Lacasse .Monsieur Pierre Dumont nous avait reçu avec amabilité et nous avait expliqué le fonctionnement des appareils offset , ce qui en 1980 , était le summum en terme de qualité d'impression. Ce jour-là , les presses accueillait un numéro du magazine Québec-Science. 

Pierre Dumont était le fils de Barthélémy Dumont (Ferdinand) et Maria Desbiens (Thomas) .