101 chats
Conte de Noël
S’il y a une chose que je n’aimais pas dans ma vie d’adolescent, c’était d’avoir la supposée chance selon mes amis, d’avoir un job assuré pour me faire de l’argent de poche. La plupart de mes chums me demandait pour embarquer dans le truck de mon père pour pouvoir passer le lait.
Il voyait ça comme un privilège, alors que moi, je détestais ce
travail. Que ce soit Coco, Saucisse ou Bardarot, leur demande recevait toujours
un oui de la part de mon père. Pour moi, la compagnie d’un gars de mon âge
était un baume sur la plaie laissée par l’haïtude entretenue envers cette
tournée commerciale quotidienne.
Histoire de ne pas sombrer dans le
désespoir à chaque fois que j’embarquais dans le camion, j’avais pris
l’habitude de me fixer un objectif pour que ce temps passé à vendre des
produits laitiers me soit profitable. Les thèmes variaient selon mon
humeur : faire la liste des repas que je voyais sur les tables, retenir
des mots entendus, imiter la prononciation des gens ou leur démarche, vérifier
le nombre de maisons équipées de boutons de sonneries… Faire des listes.
Puis un jour, j’ai compté les chats. Dans tout le village, il y en avait 101. Comme les 101 Dalmatiens. Puis un
jour, il en eut que cent.
Je vous raconte la disparition du chat de madame Louise. D’abord faut que je vous dise que ce chat-là n’était pas disparu tout seul, on l’avait aidé un peu. C’était vers le début décembre, cette partie du mois où à part le patinage à l’aréna et les pratiques de hockey, nous les gars du cran, on manquait d’activités. Et en plus, fatigués par les devoirs et les leçons que les profs de l’école Saint-Marcellin inventaient et réinventaient, on attendait les vacances avec impatience.
Or, vint l’idée de pogner un chat et de le
faire flamber. D’autres avant nous avaient eu cette idée de
génie : voir un chat flambant déguerpir en miaulant ! C’est de la cruauté
animale, il faut l’avouer, mais à 12 ans, cet âge qui marque le début de
l’adolescence, la compassion n’était pas encore au rendez-vous.
Ce qui fut pensé, fut fait. Ce chat dont on ne connaissait pas les propriétaires avait été saucé dans la gazoline qu’on avait scrupuleusement récupérée dans un des bazous qui traînaient le long de l’ancien hangar grisonné de l’aéroport de Pagé au village.
Y mettre le feu fut
un jeu d’enfant, un chat on le sait, c’est comme le gaz, c’est prime. Puis on a
perdu le chat de vue. Le gag : si un singe peut aller sur la lune, pourquoi
pas un chat ! ?
Et puis, le lendemain, on avait oublié tout ça. C’est aussi ça l’adolescence, cette faculté de passer à autre chose rapidement. De rebondir comme un chat. Mais voilà l’histoire ne se termine pas avec ce rebond. Oh! que non.
Le vendredi suivant, donc deux semaines avant Noël, je fais la tournée avec mon père, et j’entre comme chaque vendredi soir chez madame Louise. Je crois que c’est une vieille fille. En tout cas, sa maison sent l’au-dessus de soixante ans . Elle me demande, sa voix traînant une lourde anxiété, si j’ai vu son chat. Caramel qu’elle l’appelle. Elle m’en fait le portrait. Sa description additionnée au souvenir de la traînée de feu du chat qui déguerpit me lance à la figure toute la culpabilité dont mes douze ans sont capables. Osti! On a privé cette femme de son chat. Elle est seule dans la vie et son chat n’y est pas.
Je me sens con. Ce n’est pas possible, je compte par deux fois le total de sa commande, moi qui d’habitude suis plus rapide que la calculatrice Réalistic aux chiffres rouges de mon grand frère Mario !
Dans le camion, mon père me demande ce qui ne
va pas. Je ne vais pas lui dire que j’ai une autre vie où je suis un flambeur de chats ! Non, j’ai juste mal au ventre, ça va passer. Et
ce n’était pas une invention.
Je me torture en solitaire au sujet de
ce foutu chat pendant quelques jours : faut-il trouver un autre chat pour
madame Louise ? Mathématiquement, déplacer un chat créerait un déficit !
Contenter la vieille fille laisserait une autre famille sans son chat. Je
m’ouvris de mes remords à mes chums : ils rirent de la chose. Je fus
l’objet de farce plate :
- Arrête de penser à chat !
-Prends pas chat de même !
-À force de reculer et avancer comme
tu le fais, tu vas danser le cha-cha.
- Fais pas cette mine !
-À Noël, tu chanteras le minou
chrétien avec monsieur Welleston !
Mes amis n’avaient pas eu à subir
cette image. Théoriquement, un chat de moins ne changeait rien au fragile
équilibre du village, mais un chat de moins nommé Caramel pouvait débalancer la
vie d’une personne solitaire.
Puis, samedi le 22 décembre, journée bien remplie puisque mon père ne reprenant sa tournée régulière que le 26, avait décrété qu’il ’était opportun de faire une run double. Tous les clients sans exceptions furent servis ce jour. En soirée, il devait être près de 7 heures, j’entrai chez madame Louise les bras chargés. Je lui remis ,compliment de son laitier, le calendrier 1974 lequel, ironie du sort, montrait l’image d’un chat léchant du lait !
-Mon Caramel est revenu dit-elle en
regardant le calendrier que j’avais déposé sur la table. Elle appela le minet. Caramel
apparut au bout du passage chassant de sa queue émincée par le feu, l’air renfermé du logis. C’était le chat. Je
ne voyais pas par quel miracle ce chat avait survécu . Mais je voyais bien
l’autre miracle, madame Louise avait retrouvé sa quiétude.
-Tu oublies ta pinte de lait, me
signala la femme aux cheveux gris.
Je ne l’avais pas oublié. Je lui dis
simplement que celle-ci était pour Caramel et que c’était un cadeau.
-Tu es un bon garçon. Dis-lui merci
Caramel.
Le chat aux poils brulés vint se faufiler
entre mes jambes.
Je venais d’obtenir ma rédemption.
Le 23 décembre 1973, le prix du gaz doublait, c’était le premier grand choc pétrolier.
Mon deuxième !